Où vont les Indignés ?

Traduction de l’espagnol par les Indigné(e)s de Dunkerque de l’article écrit par Manuel Castells ¿ Adónde van ‘los indignados’ ? publié le 21/01/2012 sur lavanguardia.com.

Où vont les Indignés ?

Le mouvement des Indignés a surgi durant l’année 2011 en Espagne, en Europe, aux USA, et c’est une grande bouffée d’air frais dans un monde qui sent la pourriture. Ils ont questionné sur les réseaux sociaux et durant les campements ce que beaucoup de personnes pensent : que les banques et les gouvernements ont crée la crise et que ce sont les citoyens qui en souffrent ; que les politiques ne représentent plus qu’eux mêmes ; que les médias sont conditionnés ; et qu’il n’y a aucune voie pour que la protestation sociale se traduise en de véritables changements parce que dans la politique, tout est bien ficelé, surtout pour que ceux de toujours continuent à payer, et que les autres continuent à encaisser. C’est pour cela que depuis plusieurs mois des dizaines de milliers de personnes ont participé à ces assemblées et ces manifestations, et c’est pour cela que la majorité des citoyens (jusqu’à 73% en Espagne) partagent les critiques des Indignés. Et tout cela d’une manière pacifique, à l’exception de la violence des interventions policières excessives, dont les responsables ont été présentés au juge. Le mouvement a eu la maturité de lever les campements quand il a senti que les occupations ne menaient à plus rien, et que les assemblées quotidiennes voyaient défiler seulement les activistes les plus motivés.

Mais le mouvement n’a pas disparu, il s’est seulement fondu dans le tissu social, avec des assemblées de quartier, des actions de défense contre les injustices, comme l’opposition aux nombreuses expulsions de familles. Il a permis aussi d’étendre des pratiques économiques alternatives telles que les coopératives de consommation, les banques étiques, les réseaux d’échanges, et d’autres nombreuses manières de vivre différemment pour redonner du sens à la vie.

Même ainsi, le harcèlement médiatique, policier et politique dont a souffert le mouvement, qui à un certain moment est arrivé à provoquer la crainte chez les élites dirigeantes d’une possible contagion, a réussi à créer l’impression que le mouvement était resté limité à quelques jeunes idéalistes ou un peu trop exaltés. Il suffisait – se disaient-ils-  de faire semblant de ne rien entendre et de les laisser se fatiguer. Les partis de gauche eux,  ont pensé pêcher en eaux troubles pour réalimenter leurs troupes décroissantes, mais les nouveaux rebelles ont vite compris que ça n’est pas par là que se fera le changement qu’ils demandent. Malgré l’hostilité des pouvoirs factuels, le mouvement a continué, a maintenu ses délibérations en assemblées, dans les commissions et sur internet, et il continue de compter sur le soutien populaire quand surgissent des initiatives concrètes, qui sont le fruit du travail quotidien de ceux qui ne se sont pas résignés à ce que tout continu d’être pareil.

Même ainsi, la détermination de créer de nouvelles formes d’action transformatrice sans leadership formel et sans organisations bureaucratiques comporte des difficultés considérables pour le développement du mouvement. D’un côté, ça ne valait pas la peine d’arriver jusqu’ici pour de nouveau reproduire un modèle d’activisme qui a été un échec de manière récurrente. D’un autre côté, l’essentiel est le lien entre la délibération et l’action dans le mouvement et la connexion avec les 99% que le mouvement veut représenter. En cherchant de nouvelles voies, le mouvement du 15-M a crée un débat profond sur la manière de maintenir à la fois l’action et l’innovation de formes d’organisation et d’élaboration stratégique du propre mouvement. Le 19 décembre passé, après un débat en assemblée, la Commission d’Extension Internationale de la Puerta del Sol de Madrid a décidé de suspendre son activité et de se déclarer en « réflexion active indéfinie ». L’argument était le suivant :  » L’espace public que nous avons redécouvert a de nouveau été remplacé par une addition d’espaces privés… Le succès du mouvement dépend du fait que nous redevenions les 99%. Même si nous n’avons pas la réponse à ce qui viendra par la suite, ni sur la forme que peut prendre le renouveau dont nous avons besoin, nous comprenons que le premier pas pour échapper à une dynamique trompeuse est de rompre avec elle : arrêter, se poser, et définir de nouvelles perspectives ».

Même si cette attitude ne reflète pas nécessairement l’avis des autres assemblées et commissions du 15-M, elle est significative parce qu’elle met en évidence la capacité d’autocritique et d’autoréflexion qui caractérise ce mouvement. C’est seulement de cette manière que peut se construire un nouveau processus de changement qui ne va pas dénaturaliser ses objectifs de démocratie réelle dans les formes de son existence. Parce qu’arriver à un point voulu dépend de la manière qui est mise en oeuvre pour y arriver, quelque soit la nature des intentions. Si la question est comment se connecter avec les 99%, comment s’opère cette connexion ? L’essentiel de tout mouvement social est la transformation mentale des personnes : pouvoir imaginer d’autres formes de vie, rompre la subordination à la manipulation médiatique, partager en tant que groupe un même avis malgré la pluralité,  perdre la peur d’affirmer ses droits et ses opinions. Dans ce sens, il y a plusieurs indications qui montrent que les gens commencent à changer, que le mouvement du 15-M a rendu visible l’indignation et a alimenté l’espérance, et que même s’il y a une participation moindre aux assemblées des activistes, beaucoup de personnes dans leurs milieux sont entrain d’occuper leurs espaces quotidiens et essayent de chercher des liens avec d’autres expériences similaires. Ils voient clairement que le changement n’arrivera pas avec des élections comme celles-ci. Le triomphe du PP (droite conservatrice), magnifié par une loi électorale qui n’est pas représentative du vote, n’est pas réel (400.000 votes de plus qu’en 2008), mais surtout est une débâcle socialiste qui illustre la lassitude de la base envers leurs supposés représentants. Et il est clair aussi que la crise est entrain de s’aggraver sans que personne ne sache comment la gérer. Face à cela, les gens cherchent leurs propres solutions. En comptant sur des réseaux de solidarité à chaque fois plus nombreux. Et en appuyant les actions revendicatives où elles surgissent. Cette transformation mentale et ces multiples changements quotidiens peuvent s’activer à des niveaux plus larges, dans des formes qui sont encore à découvrir, à mesure que la normalité se brise. Il ne s’agit pas du vieux mythe communiste de l’écroulement soudain du capitalisme, mais simplement le fait de savoir que l’économie européenne se noie dans la récession, que la couverture sociale se dilue, que la politique s’embourbe et que les citoyens continuent d’être indignés et en sont à chaque fois plus conscients.

Le mouvement du 15-M existe dans cette conscience. Et, comme le ruisseau, il trouvera ses propres chemins jusqu’à devenir un torrent à mesure que la situation devienne de plus en plus critique. Et heureusement ! Car l’alternative à cette protestation pacifique et constructive n’est autre qu’une explosion violente et destructrice.

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Publié le 23 janvier 2012, dans Revue de Presse Indignée, et tagué . Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

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